le vent se lève …

11 novembre 2018 § Poster un commentaire

« Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! »
est cité dans le film de Miyazaki que je viens de regarder: il résonne d’une manière particulière à la fin de cette journée où les nouvelles du monde m’ont amené un feu gigantesque de Californie, des souvenirs moches de guerres en commémoration, la folie humaine ordinaire et la vanité de toute chose… il souffle dans la chevelure de mon personnage le vent de la poésie de Valery, évoquant si musicalement des abîmes indescriptibles… je suis lasse de danser au bord du gouffre.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te rends pure à ta place première,
Regarde-toi !… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front m’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Élée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… Ô puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant !

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Le Cimetière marin de Paul Valéry 1920

tu me fais tourner la tête

10 novembre 2018 § 5 Commentaires

Si je regarde en toi fente

dans tes pentes dans tes plis sondant
Descendant par l’ombre et la moire à ton noir
Si je rôde et respire à tes alentours
Glissant du relief par la zone rose
Au secret gorgé de ce noir À la faille à la gorge, fente dans sa plissure avisant

Maintenant scrutant la buée belle à voir
Ce glissement à ta chaleur déjà liquide
Madame la fente où règne l’Odeur

O regardant par l’entaille le délice

de sueur, de fétide miel
Dans le val ce silence noir
De sombre suc musicien
Si descendant rôdant encore à cette orée
Je me tue à percer un chemin autre À la caverne visiteur épuisé de zèle
Quand la tonne parfumée exhale
Et coule en pluie à ta paroi

ruisselante robe définitive À ma bouche bien avant le drap des morts

O fente si je viens en toi

Par la langue et l’œil ouvrant ta nuit sacrée

Descendant par les haltes un songe noir comme un fleuve

Enfoui l’oubli muet dans tes pentes
Si j’allume au fond de la chambre
Cette lampe, fente, tes alentours sur la strie
Noire à l’ombre offrant la glu à me tuer
Visiteur encore rêvant mangeant la lumineuse suie

La fente par Jacques Chessex
trouvé en accord parfait ce jour chez mon pourvoyeur de poèmes Arbrealettres

 

dans les cahiers …

5 novembre 2018 § 2 Commentaires

2 dessins inspirés par les mots de Lev Rubinstein …
pour rappel, le dessin rencontre est un dessin improvisé et inspiré par la rencontre
et un tirage de carte(s) et de mots au hasard
à expérimenter pour faire le point sur le moment présent,

s’échapper d’un maintenant pesant,
pour changer de point de vue,
pour sonder ce qui est exprimé sans mot…

Lev Rubinstein n’est pas un poète. Il a beau connaître ses classiques par cœur, il a beau avoir commencé à écrire ses propres vers, dès 1975, l’ancien bibliothécaire soviétique refuse d’être désigné comme tel. « Interrogé sur ce qu’il fait, il parlera de la nécessaire réflexivité de l’art, de la connivence de principe entre les arts graphiques et ceux du langage, de son intérêt pour tout texte qui n’est pas fiction », explique Hélène Henry, qui a traduit une anthologie de ses écrits, publiée aux éditions Le Tripode.
Dans l’URSS des années 1970 et du stalinisme mou de Brejnev, le bibliothécaire saisit les mots au vol. Il attrape les paroles ordinaires des passants, les mots de la langue de bois bureaucrate, façonnée par une philosophie qui tressaute sur place comme un disque rayé, il se saisit des vers de Pouchkine ou d’une littérature créée sur mesure selon les mots d’ordre des Maisons des Écrivains. Et patiemment, il les découpe, les décortique, les désassemble, dans ses bureaux de l’Institut Pédagogique de Moscou. Pour finalement les noter sur ses petites fiches de bibliothécaire.
De cette écriture sur fiche, il fait un genre à part entière. Chaque expression est cataloguée, classée, rangée. Chacune de ces fiches devient une strophe, soigneusement numérotée. Empilées, elles deviennent un poème, fantasque, une poésie transformée en un objet que l’on peut tenir dans sa main, un tas de fiches attachées par un élastique pour ne pas s’éparpiller. On déclame ces textes ainsi, fiche par fiche, et à chaque fois revient le claquement sec de la strophe que l’on pose brusquement sur la table, pour révéler la suivante.

au bistrot

15 août 2018 § 1 commentaire

en rentrant de ma campagne profonde, je me suis arrêtée à Dijon et dans ce bistrot typo particulier j’ai eu besoin de transformer l’alphabète du set de table …

 

 

le set de table avant vision en quelques lettres …

là-bas un cow-boy amoureux, sa passion aboie comme un chien rouge… ici des gens qui mangent vite, qui attendent des tables tout aussi pressées… la danse des serveurs… courir… manger… là-bas un lecteur est plongé dans un recueil de poésie, se souvient de sa mère devenue cosmonaute… un cerf, un bélier, un horizon prometteur de non-sens plus beau que tout ce qui se passe autour de moi…
une urgence…
un seul mot d’ordre…


Rêver toujours !

 

 

 

Que la Terre ne sache pas que je vis !
Qu’elles ne sentent pas, les mers, que je navigue !
Qu’il ne comprenne pas, le ciel, que je le regarde !
Qu’à son horloge le temps ne me découvre pas
ni que l’air ne s’agite, si je respire !
Je suis tout juste un visiteur, je ne reste pas,
je quitte le monde sans y être venu…
Mais c’est en vain : le soleil frappe mon corps
et mon ombre lui sert de témoin.

    *

Soy visitante

¡Que la tierra no sepa que estoy vivo!
¡Que no sientan, los mares, que navego!
¡Que no comprenda, el cielo, que le miro!
¡No me descubra en su reloj el tiempo
y no se agite el aire, si respiro!
Soy visitante apenas, no me quedo,
me voy del mundo sin haber venido…
Pero es en vano: el sol toca mi cuerpo
y mi sombra le sirve de testigo.

***

Ricardo Paseyro (1924-2009) – En la alta mar del aire y Mortal amor de la batalla (1965) – Dans la haute mer de l’air et Mortel amour de la bataille (Editions de Corlevour, 2003) – Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Yves Roullière.

ce poème trouvé ici … merci à BEAUTY WILL SAVE THE WORLD

 

 

j’emballe

20 juin 2018 § 2 Commentaires

je recycle …
les emballages et les mauvaises nouvelles …
les papiers et les plastiques …
je dessine des anges …
je révèle des anges …
partout …
j’espère que vous les verrez …
ici et ailleurs …
j’espère que vous les trouverez …
enfin

sur ma chaîne Youtube découvrez un peu de mon univers …

ANGE VIGILANT

Je croyais qu’il suffisait d’un sourire pour se faire entendre
même quand on se tait

Le jour où j’ai su que c’était impossible
j’ai tapé
tapé comme un sourd

Dans l’ignorance du bien et du mal

Sous mes pieds des fleurs de pissenlit
mais qu’y avait-il au-dessus de ma tête ?

Je piétinais tout ce qui est au sol
et j’adorais tout ce qui est au ciel

Dans l’ignorance du bien et du mal

L’ange ? Il n’a fait que regarder ailleurs

Tanikawa Shuntarô ( trouvé chez Arbrealettres )

 

dans le sac

27 mai 2018 § Poster un commentaire

Il faut toute la puissance d’un graphisme exotique pour évoquer les arômes d’un café ougandais contenu désormais dans une capsule en aluminium…
quelqu’un l’a laissé sur ma table ce sac haut en couleurs… j’y ai soudainement entrevu l’esprit d’un shamane…
je crois qu’il appelle afin de nous réveiller…

 

croyons-nous pouvoir encore longtemps dissimuler des cris sous une cosmétique impeccable?
j’entends des murmures sauvages nous appeler…
saurons-nous y répondre? …
le café, cette belle plante tropicale devrait pourtant stimuler notre système nerveux… nous inspirer ? … 

La créole qui danse
Encore à minuit
dansera jusqu’à l’aurore
jusqu’à midi et jusqu’à l’autre nuit

Les seins bandés
Et les yeux clos
Elle parcourt un beau pays
où la tendresse se mêle à la colère

Elle sera toute surprise
après la danse après l’ivresse
de retrouver la rue froide
La nuit précoce et les draps froids

Comme une Vénus inconnue
Surgissant de la conque blanche du lit
Elle reposera son beau corps
En rêvant d’un Olympe noir comme elle

Et des anges noirs comme du charbon
soulevant cette déesse de couleur
l’emporteront vers un pays de ténèbres
où brille un soleil éclatant et bleu

Là les amants sont tendres et méchants
Et ils comprennent ses chansons
L’amour ne les fatigue pas
Et la mer a le parfum des corps virils

Voilà la vie de la créole qui danse
Qui danse encore à minuit
Qui dansera jusqu’à l’aurore
Jusqu’à demain midi et toute l’autre nuit.

Robert Desnos

 

cordial

24 avril 2018 § Poster un commentaire

cœur de ce jour, le mien est lourd mais plein d’espoir, d’amour …
pour Amandine

CŒUR

Il ne sait pas mon nom
Ce cœur dont je suis l’hôte,
Il ne sait rien de moi
Que des régions sauvages.
Hauts plateaux faits de sang,
Épaisseurs interdites,
Comment vous conquérir
Sans vous donner la mort?
Comment vous remonter,
Rivières de ma nuit
Retournant à vos sources
Rivières sans poissons
Mais brillantes et douces.
Je tourne autour de vous
Et ne puis aborder,
Bruits de plages lointaines,
O courants de ma terre
Vous me chassez au large
Et pourtant je suis vous,
Et je suis vous aussi
Mes violents rivages,
Écumes de ma vie.

Beau visage de femme,
Corps entouré d’espace,
Comment avez-vous fait,
Allant de place en place,
Pour entrer dans cette lie
Où je n’ai pas d’accès
Et qui m’est chaque jour
Plus sourde et insolite,
Pour y poser le pied
Comme en votre demeure,
Pour avancer la main
Comprenant que c’est l’heure
De prendre un livre ou bien
De fermer la croisée.
Vous allez, vous venez,
Vous prenez votre temps
Comme si vous suivaient
Seuls les yeux d’un enfant.

Sous la voûte charnelle
Mon cœur qui se croit seul
S’agite prisonnier
Pour sortir de sa cage.
Si je pouvais un jour
Lui dire sans langage
Que je forme le cercle
Tout autour de sa vie!
Par mes yeux bien ouverts
Faire descendre en lui
La surface du monde
Et tout ce qui dépasse,
Les vagues et les deux,
Les têtes et les yeux!
Ne saurais-je du moins
L’éclairer à demi
D’une mince bougie
Et lui montrer dans l’ombre
Celle qui vit en lui
Sans s’étonner jamais.

Jules Supervielle

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