me laissant ses yeux

26 novembre 2016 § 2 Commentaires

encore un texte d’Aslı Erdoğan, femme écrivain emprisonnée à Istanbul depuis plus de 90 jours …

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Autrefois, j’ai aimé quelqu’un. Il est parti en me laissant ses yeux. Il n’avait personne à me laisser. Aimer… Ce mot-là, je l’ai trouvé en fouillant dans mon cœur, en sondant inlassablement ces épaisses ténèbres. Mais personne ne m’a dit que « chacun tue celui qu’il aime » ! Nous étions ensemble dans l’édifice de pierre. J’ai longtemps prêté l’oreille aux bruits. Quand mon tour est venu, le jour n’était pas encore levé. Bien sûr, vous ne me croyez pas. Vous pensez que ce bâtiment est issu de mon rêve ? Mais nos rêves ne sont-ils pas le levain de la pâte dont nous sommes pétris ? Finalement, l’aube va naître, des trainées rouge sang vont apparaître à l’horizon… Dans le ciel tendu, terne, tout plat, les étoiles vont se solidifier et disparaître l’une après l’autre. La dernière laissera pendre une corde vers le bas, vers nous. Ta nuit muette, tes mots coupés en deux et ensanglantés, tes ombres errantes, privées de leur maître, tes rêves couleur de cœur dont personne ne veut, tes mots ailés vont pouvoir y grimper… Tous tes rêves, venus vivre parmi nous et repartis sans crier gare, vont pouvoir se hisser vers les profondeurs… Dans les tréfonds où se perdent tout homme et toute chose… Mais vous ne m’entendez pas ? J’aurais peut-être dû faire mon récit au passé. J’ai attaqué ma chanson dans le mauvais sens, par la mauvaise note.

extrait du Bâtiment de pierre d’ Aslı Erdoğan (Taş Bina ve Diğerleri)

Vous pouvez écrire à Asli Erdogan en prison, pour la soutenir, pour matérialiser cet intérêt international par un courrier abondant :
Sayin Asli ERDOGAN
Bakırköy Kadın Kapalı Cezaevi C 9 Koğuşu
Bakırköy İstanbul
(TURQUIE)

j’entends mon sang

19 novembre 2016 § Poster un commentaire

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Aslı

15 novembre 2016 § 4 Commentaires

dessinée dans l’urgence, tous demandent de lire ses textes, tous demandent de dire son nom… je la croise et croise encore sur la toile… elle me touche… plus que le président américain ou la lune nouvelle… elle me touche… je veux la dessiner… je cherche des images d’elle… elle a un regard droit et fier… je la dessine les yeux fermés… comme une lionne en cage… sans raison… elle a les yeux fermés… elle attend dans la prison que les nôtres soient ouverts…

 

Trois extraits du Bâtiment de pierre d’ Aslı Erdoğan (Taş Bina ve Diğerleri), traduction française parue en 2013 chez Actes Sud.

1

Si l’on veut écrire, on doit le faire avec son corps nu et vulnérable sous la peau… Les mots ne parlent qu’avec les autres mots. Prenez un V, un I et un E et vous écrivez Vie. À condition de ne pas vous tromper dans l’ordre des lettres, de ne pas, comme dans la légende, laisser tomber une lettre et tuer l’argile vivante. J’écris la vie pour ceux qui peuvent la cueillir dans un souffle, dans un soupir. Comme on cueille un fruit sur la branche, comme on arrache une racine. Il te reste le murmure que tu perçois en plaçant contre ton oreille un coquillage vide. La vie : mot qui s’insinue dans ta moelle et dans tes os, murmure évoquant la douleur, son qu’emplissent les océans.

2

Autrefois, j’ai aimé quelqu’un. Il est parti en me laissant ses yeux. Il n’avait personne à me laisser. Aimer… Ce mot-là, je l’ai trouvé en fouillant dans mon cœur, en sondant inlassablement ces épaisses ténèbres. Mais personne ne m’a dit que « chacun tue celui qu’il aime » ! Nous étions ensemble dans l’édifice de pierre. J’ai longtemps prêté l’oreille aux bruits. Quand mon tour est venu, le jour n’était pas encore levé. Bien sûr, vous ne me croyez pas. Vous pensez que ce bâtiment est issu de mon rêve ? Mais nos rêves ne sont-ils pas le levain de la pâte dont nous sommes pétris ? Finalement, l’aube va naître, des trainées rouge sang vont apparaître à l’horizon… Dans le ciel tendu, terne, tout plat, les étoiles vont se solidifier et disparaître l’une après l’autre. La dernière laissera pendre une corde vers le bas, vers nous. Ta nuit muette, tes mots coupés en deux et ensanglantés, tes ombres errantes, privées de leur maître, tes rêves couleur de cœur dont personne ne veut, tes mots ailés vont pouvoir y grimper… Tous tes rêves, venus vivre parmi nous et repartis sans crier gare, vont pouvoir se hisser vers les profondeurs… Dans les tréfonds où se perdent tout homme et toute chose… Mais vous ne m’entendez pas ? J’aurais peut-être dû faire mon récit au passé. J’ai attaqué ma chanson dans le mauvais sens, par la mauvaise note.

3

Parfois, pourtant, très rarement, j’entends en moi une voix qui ne semble ni émaner d’un être humain ni s’adresser aux hommes. J’entends mon sang qui se réveille, coule de mes vieilles blessures, jaillit de mes veines ouvertes… J’entends des cris qui ravivent mes plus anciennes, mes plus authentiques terreurs et je me rappelle qu’ils sont nés du désir de vivre. Mes plaies ne parlent guère, mais elles ne mentent jamais. Pourtant leurs cris affreux, incohérents, viennent se briser sur des murs infranchissables et retombent en pluie sur ce sol, devenu mensonge, que sont le visage et le verbe des hommes. Leur son s’égare dans les méandres, les recoins, les impasses d’un labyrinthe et se propage dans le vide sans rencontrer un seul cœur.

 

spleen dominical

13 novembre 2016 § 2 Commentaires

sous forme d’apparition élégamment écorchée … 

Spleen

Tout m’ennuie aujourd’hui. J’écarte mon rideau.
En haut ciel gris rayé d’une éternelle pluie,
En bas la rue où dans une brume de suie
Des ombres vont, glissant parmi les flaques d’eau.

Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,
Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie.
Bah! sortons, je verrai peut-être du nouveau.

Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l’averse toujours…
Puis le soir et le gaz et je rentre à pas lourds…

Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne…
Bah! Couchons-nous. — Minuit. Une heure. Ah! chacun dort!
Seul, je ne puis dormir et je m’ennuie encor.

Jules Laforgue

jardin forêt ou forêt jardin

2 novembre 2016 § 2 Commentaires

dessiné pendant un stage intense de permaculture donné par Jérémie Ancelet la semaine passée …

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°°°

Viens, printemps, audacieux amant de la terre,
fais palpiter le cœur de la forêt, impatient de s’exprimer!
Viens en rafales d’inquiétude au milieu des feuilles et des fleurs pressées d’éclore.

Telle une lumineuse révolte, élance-toi dans la nuit,
dans l’obscurité de l’eau, dessous la terre,
crie la liberté des semences prisonnières!

Comme le rire de la foudre, le hurlement de la tempête, éclate dans la ville bruyante;
libère la parole étouffée, l’effort tombé en léthargie,
renforce notre combat alangui, sois vainqueur de la mort!

Rabindranath Tagore

°°°

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Une des techniques phares en permaculture, est la forêt comestible, dont le concept, bien que très ancien dans certains pays des tropiques doit sa première introduction au monde occidental à un anglais, Robert Hart. Son coup de génie aura été de non seulement étudier des modèles de forets nourricières tropicale, mais d’expérimenter ensuite leur transposition en climat tempéré, en Angleterre, dès le début des années 60.

« Personne ne fertilise ou n’irrigue une forêt. La forêt est autonome. Si vous êtes capable de recréer une forêt nourricière alors votre principal effort sera d’en récolter les fruits. »

Grâce à cette méthode, l’effort est moindre. L’énergie à fournir est importante au départ, mais une fois le système établi, il n’en nécessite quasiment plus. La dernière étape de la succession écologique sous nos latitudes : le climax, est la forêt, la nature tend donc à retrouver cet état en permanence. Travailler « avec la nature et non contre elle » irait donc dans le sens de créer une forêt comestible.      ( trouvé ici )

 

un regard

24 octobre 2016 § 13 Commentaires

sorti de mes archives … en commençant à préparer une exposition pour le prochain été … et un calendrier … 
un regard par Kajan(c)

derrière ton regard
un double de lumière
qui sourit

Zéno Bianu

ambiance d’atelier … 

18 octobre 2016 § 1 commentaire

juste maintenant au moment où la lumière baisse …

DEMEURE DU REGARD

Tu vas au-dedans de toi-même et l’infime reflet qui serpente et te conduit
n’est pas le dernier regard jeté par tes yeux en se fermant ni le soleil timide taquinant tes paupières :
c’est un ruisseau secret, il n’est pas fait d’eau mais de pulsations :
appels, réponses, appels,
filet de clartés entre les hautes herbes et les bêtes tapies dans la conscience à l’aveuglette.
Tu suis la rumeur de ton sang dans cette contrée inconnue inventée par tes yeux
et tu gravis un escalier de verre et d’eau qui te conduit sur une terrasse.
Faite de la matière impalpable des échos et des bourdonnements,
la terrasse, suspendue en l’air, est un quadrilatère de lumière, un ring magnétique
qui se love, s’élève, s’envole et se plante dans le êirque de l’oeil,
geyser lunaire, tige de vapeur, feuillage d’étincelles, grand arbre qui s’allume, s’éteint, se rallume :
tu es à l’intérieur des reflets, dans la demeure du regard,
tu as fermé les yeux et tu vas de toi-même à toi-même, tu entres et tu sors par un pont de pulsations :

LE CŒUR EST UN ŒIL

Tu es dans la demeure du regard, les miroirs ont caché tous leurs spectres,
il n’y a personne, il n’y a rien à voir, les choses ont quitté leur corps,
ce ne sont plus des choses ni des idées, mais des tirs qui fusent, verts, jaunes, rouges, bleus,
essaims qui tournoient et tournoient, spirales de légions désincarnées,
tourbillon des formes qui n’ont pas encore trouvé leur forme,
ton regard est l’hélice qui propulse et brasse les multitudes incorporelles,
ton regard est l’idée fixe qui taraude le temps, la statue rivée sur la place de l’insomnie,
ton regard tisse et défisse les fils de la trame de l’espace,
ton regard frotte une idée contre l’autre et allume une lampe dans le temple de ton crâne,
passage de l’énonciation à l’annonciation, de la conception à l’assomption,
  l’œilest une main, la main un œil multiple, le regard a deux mains,
nous sommes dans la demeure du regard et il n’y a rien à voir, il faut repeupler la maison de l’œil,
il faut que l’œil peuple le monde, il nous faut être fidèles à la vue, il faut

CRÉER POUR VOIR

L’idée fixe taraude chaque minute, la pensée tisse et détisse la trame,
va-et-vient entre l’infini du dehors et ton propre infini,
tu es un fil de la trame et une pulsation de la minute, l’œil qui taraude et l’œil tisserand,
quand tu rentres en toi-même tu ne quines pas le monde, fleuves et volcans peuplent ton corps, fourmis et planètes,
dans ton sang voguent des empires, il y a des turbines, des bibliothèques, des jardins,
il y a des animaux, des plantes, des créatures d’autres mondes, les galaxies gravitent dans tes neurones,
quand tu rentres en toi-même tu entres dans ce monde et dans tous les autres,
tu vois ce que l’astronome a vu dans son télescope, le mathématicien dans ses équations :
le désordre et la symétrie, l’accident et la rime, la duplication et la mutation,
la danse de Saint-Guy de l’atome et de ses particules, les cellules récidivistes, les inscriptions stellaires.

L’extérieur est l’intérieur, nous pénétrons où nous ne sommes jamais allés,
le point de fusion entre ceci et cela est ici même et maintenant,
nous sommes l’intersection, l’X, la fabuleuse croix de saint André qui nous multiplie et nous interroge,
la croix qui en tournant dessine le zéro, idéogramme du monde et de tout un chacun.
Comme le corps astral de Bruno et de Cornelius Agrippa, comme les grands transparents de Breton,
véhicules de matière subtile, câbles tendus de ce côté à l’autre,
nous sommes. la charnière entre ça et là, le signe double et singulier, V et Λ,
pyramides superposées, unies dans un angle pour former l’X de la Croix,
terre et ciel, air et vague, plaine et mont, lac et lave, homme et femme,
la carte du ciel transparaît dans le miroir de la musique,
où l’œil s’abolit surgissent des mondes :

LA PEINTURE A UN PIED DANS L’ARCHITECTURE ET UN AUTRE DANS LE SONGE

La terre est un homme, as-tu dit, mais l’homme n’est pas la terre,
l’homme n’est pas ce monde ni les autres mondes qu’il y a sur terre et ailleurs,
l’homme est cet instant où la terre doute d’elle-même, où le monde n’est plus sûr de lui,
l’homme est la bouche qui embue le miroir des similitudes et des analogies,
l’animal qui sait dire non et invente ainsi d’autres affinités et dit oui,
le funambule aux yeux bandés qui danse sur la corde légère d’un sourire,
le miroir universel qui réfléchit l’autre monde en restituant
celui-ci, le miroir qui transfigure ce qu’il dédouble,
l’homme n’est pas ce qu’il est, cellule ou petit dieu, mais celui qui est toujours au-delà.
Nos passions ne sont pas l’accouplement des substances aveugles,
mais la lutte et l’étreinte des éléments riment avec nos désirs et nos faims,
peindre c’est chercher la rime secrète, esquisser l’écho, dessiner le chaînon:
Le vertige d’Éros est la vapeur de la rose bercée sur l’ossuaire,
l’apparition de la nageoire sur la mer à la nuit tombante est le scintillement de l’idée,
tu as peint l’amour derrière un rideau d’ondes flamboyantes

POUR COUVRIR LA TERRE D’UNE ROSÉE NOUVELLE

Dans le miroir de la musique, les constellations se contemplent avant de se dissiper,
le miroir s’abîme en lui-même, noyé dans la clarté, jusqu’à disparaître dans un reflet,
les espaces glissent et se précipitent sous le regard du temps pétrifié,
les présences sont des flammes, les flammes sont des tigres et les tigres des vagues,
cascade de transfigurations et de répétitions, pièges et trappes du temps :
il faut donner à la nature affamée sa ration de flammes,
il faut agiter le grelot des rimes pour tromper le temps et réveiller l’âme,
il faut planter des yeux sur la place, arroser les parcs d’un rire solaire et lunaire,
il faut apprendre le refrain d’Adam, le solo de la flûte-fémur,
il faut bâtir sur cet espace instable la demeure du regard,
la demeure d’air et d’eau où la musique dort, où le feu veille, où peint le poète.

Octavio Paz …trouvé ici

un peu de tendresse 

5 octobre 2016 § Poster un commentaire

l’automne est là … 

rêverie du dimanche soir 

19 septembre 2016 § 2 Commentaires

éclose le lundi matin … la semaine à mes pieds alors que je tends encore l’oreille du côté du jardin … ma tête se transforme en pivoine … là-bas où la lune semblait contempler ma floraison ultime … même si elle regarde, jamais elle ne voit … je reprends ma course joyeuse au milieu du grand champ …

pivoine par Kajan(c)

 

au café

11 septembre 2016 § 5 Commentaires

sacre-cafe-par-kajanc

dessiné ce matin sur le sachet de papier de la boulangerie portugaise où j’ai mes petites habitudes…

en lutte depuis toujours dans ma perception du monde, je trouve refuge dans les cafés où je me sens dans une interface acceptable avec la société … enveloppée juste ce qu’il faut par un sentiment de familiarité … mes sens ravivés par la délicieuse odeur de café … ma drogue … des histoires brèves …

 

°°°°°

Ici
on cherche toujours quelque chose
dans les cafés, les églises, les places
et jusque dans les poubelles
on cherche en l’autre, en soi
dans la cohue des trottoirs
l’accalmie des ponts
dans l’eau stagnante des fontaines
et sur les bancs indiscrets
on cherche en bas, en haut, devant soi
un ticket de métro
une terre ou une femme perdus
un livre qu’on lira
sur un lit d’hôpital ou en prison
une chanson sans titre
un ouvre-boîtes solide
un oiseau qui ne chante que de nuit
On cherche
un regard qui fera basculer votre vie
un graffiti à vous seul adressé
un heurtoir arabe sur une porte italienne
une carte postale que vous avez envoyée il y a vingt ans
et que le destinataire a revendue
votre date de mort inscrite

Abdellatif Laâbi

°°°°°

ne laissons pas les villages sans café ni église…

Où suis-je ?

Entrées taguées dessin sur journal du dessin rencontre.